Lettre à Jules

Mon cher Jules,

En tombant de ton nid au Bois de la Bâtie le 25 mai 2019, tu ne pouvais pas savoir que tu entrais dans l’un de mes rêves de gosse ! Pourtant, ce n’est pas moi qui t’ai trouvé et amené au Centre Ornithologique de Réadaptation de Genthod, où je travaille occasionnellement comme bénévole. C’est là que je t’ai rencontré.

Avant même de te voir pour la première fois, ce sont tes petits cris suraigus qui frappent mes oreilles. Aucun doute, il y a un milan dans cette caisse de soins ! Le cœur battant, je soulève le couvercle, et je te découvre, gisant sur ton linge souillé, levant vers moi un regard apeuré. Après t’avoir nourri à la pince brucelles, je change ta litière et je cherche un « doudou » pour te tranquilliser. Tu es très faible, tes pattes ne supportent même pas ton poids…

Spontanément, je t’appelle « Jules » parce que c’est un prénom hors du commun. Celui d’un immense souverain qui a marqué l’histoire, César, l’empereur des Romains, mais aussi celui d’un passeur de rêve qui a bercé mon enfance, le fabuleux Jules Vernes, ou celui d’autres personnalités célèbres, parfois pas très recommandables, tel Jules Bonnot et sa bande qui a défrayé la chronique du début du XXesiècle, parfois émouvant comme le cinéaste Jules Dassin… Et toi, tu es à l’image de tous ces personnages, à la fois impérial, rêveur, voyou, débonnaire ou brillant ! 

J’ai le bonheur de pouvoir donner un peu de mon temps au COR, ou plutôt à tous tes congénères blessés, accidentés ou malades, malmenés par la vie, victimes des prédateurs, de la nature impitoyable, ou même, hélas, de l’ignorance des hommes. Je ne peux pas te voir ni prendre soin de toi tous les jours, mais je sais que tu es pris en charge par des personnes très compétentes qui toutes n’ont qu’une seule obsession : pouvoir te soigner et te rendre au plus vite à ta vie de roi du ciel. Quelle joie de pouvoir le faire moi-même quand je viens travailler au Centre ! En attendant, il te faut faire preuve de patience, t’abandonner en toute confiance dans les mains de tes soignants et te battre de tout ton être pour retrouver des forces, pour retrouver ta superbe, pour retrouver ta liberté !

Bonne chance, mon cher Jules ! Que le dieu des oiseaux et ses anges te gardent et veillent sur toi !

Mercredi 12 juin

Après 3 jours de pluie presque ininterrompue, le soleil est revenu ce matin. Et pourtant il n’apporte pas une bonne nouvelle. La directrice du Centre vient de m’appeler pour m’annoncer que malgré tous les bons soins prodigués et toutes les attentions que l’on te porte, ta santé se dégrade et ton état empire de jour en jour, à tel point qu’on a décidé de mettre fin à tes souffrances, de te laisser gagner le paradis des oiseaux et t’envoler vers la liberté éternelle.

Lorsque je t’ai quitté lundi soir, je pressentais cette issue, et en te disant « au revoir », je retenais mes larmes, redoutant que ce soit un « adieu ». Aujourd’hui, le soleil lui-même est triste. Je ne verrai plus ta petite trogne encore couverte de duvet, ton bec noir et brillant et tes ailes qui s’emplument de plus en plus, je n’entendrai plus tes petits cris suraigus lorsque je soulève le couvercle de ta caisse de soins, et tu ne m’arracheras plus goulûment les morceaux de viande du bout de ma pince. Tu me manques, tu nous manques à tous…

Que les anges du ciel t’accueillent avec bienveillance et beaucoup de tendresse ! Veille sur tes semblables – et sur nous si tu en as le temps !

Adieu, mon cher Jules !

Photo et citation faites par les parrains.